La revue Laval théologique et philosophique février 2006 vol. 62, no. 1, p. 151 f.

Christoph LUXENBERG, Die Syro-Aramäische Lesart des Koran. Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Koransprache. Berlin, Verlag Hans Schiler, 2004², 351 p.

Rares sont les ouvrages d’érudition qui ont attiré l’attention du grand public comme l’a fait celui de Christoph Luxenberg (ci-après L.), qui soulève les passions depuis sa première édition en 2000. La thèse que défend l’A. a de fait un réel potentiel explosif. Ce dernier prétend pouvoir résoudre les nombreux problèmes d’interprétation du textus receptus coranique en postulant un sous-texte « syro-araméen » qui aurait été corrompu par son auditoire arabophone. Cette assertion change bien sûr du tout au tout la signification de plusieurs passages, des plus obscurs aux plus célèbres. Ainsi, une fois le Coran « aramaïsé », découvrons-nous sous le voile islamique tant décrié une simple ceinture, et au lieu des vierges du paradis, de vulgaires raisins blancs. Une telle thèse doit bien sûr susciter en parts égales défiance et curiosité. En effet, l’étude de l’A. ne fait rien de moins que compromettre et rendre caduque toute étude philologique antérieure sur le Coran. Il n’est donc pas surprenant que les coranistes aient été les premiers à défendre farouchement l’intégrité de leur discipline et celle de la langue du texte qu’ils étudient[7]. Mais les admirateurs de L. seront heureux de constater qu’il a aussi ses partisans au sein de la communauté scientifique[8]. À l’occasion de la parution de cette deuxième édition, il convient d’examiner dans quelle mesure l’A. ajuste le tir afin de répondre à ses nombreux détracteurs.

L’idée d’un lien entre la langue du Coran et le syriaque, voire d’emprunts à cette dernière, n’est pas nouvelle. La linguistique moderne reconnaît depuis le dix-neuvième siècle la présence de mots hébreux, éthiopiens, et surtout araméens dans la vulgate. I. Goldziher, T. Nöldeke, F. Schwally, G. Bergsträsser ainsi qu’A. Jeffery ont depuis tenté d’expliquer ces emprunts, face à une tradition islamique pour laquelle le Coran fut écrit en « pur arabe » (16 : 103). Certains, comme K. Vollers, ont expliqué la distance entre la langue coranique et l’arabiyya classique par l’intervention des premiers grammairiens arabes. D’autres, comme A. Mingana, ont avancé l’idée d’un rédacteur primitif dont la langue maternelle était le syriaque[9]. Ces tentatives de réponses au problème de la diglossie coranique sont d’ailleurs recensées par l’A., qui reconnaît du même souffle sa dette envers ces dernières. Mais il va plus, voire trop loin. Pour L., le Coran est un document composé dans le dialecte de La Mecque[10], à savoir un dialecte « mélangé », mi-arabe mi-araméen. Rédigé dans une orthographe défective que les Arabes ne comprirent pas, les exégètes et autres interprètes du Coran l’ont donc arabisé, voilant par le fait même sa source araméenne. L’A. analyse ainsi 75 passages ou expressions coraniques, qui sont pour lui autant de symptômes de la présence d’un code araméen. La Lesart de L. est en effet un décodage, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage. Une telle entreprise demande, pour qu’elle soit prise au sérieux, une méthodologie impeccable et une prudence absolue. Or, ces deux qualités sont cruellement absentes de l’exercice.

Quoique décevante, l’annonce de l’A. à l’effet qu’il ne pourra répondre à ses critiques dans cette deuxième édition[11] n’est pas surprenante, tant son ouvrage repose sur des bases déficientes. Son travail va comme suit. L. commence (1) par repérer un passage à analyser. Il consulte alors (2) Lisan al-`Arab et le grand commentaire de al-Tabari afin de dénicher un indice sur l’origine araméenne d’un terme. Si la recherche est infructueuse, il tente alors de (3) trouver une racine syriaque, homonyme de l’arabe, mais qui produit un sens à son avis plus satisfaisant. Dans le cas où une telle racine n’existe pas, il (4) revocalise le(s) mot(s) pour la créer, puis devine un substitut qui refléterait adéquatement un mot syriaque. Enfin (5), il traduit l’expression arabe en syriaque afin de recouvrer son sens caché.

On voit aisément où peut mener une méthode de travail qui présuppose à même sa démonstration un résultat comme un fait a priori. Si on tient compte la parenté de l’arabe et du syriaque, qui rend la « conversion » ou la « découverte » d’une langue dans l’autre un jeu d’enfant, la thèse de L. ne peut qu’être confirmée. On conviendra de la fragilité d’une telle thèse, qui ne repose sur aucun témoignage extra-philologique, et contredit explicitement toute la tradition islamique. Mais l’A. ne se contente pas de changer le sens en « aramaïsant » le Coran : il opère du même coup de nombreux retournements théologiques. En effet, il ne suffit pas qu’un terme comme qur’an (« proclamation ») découle du syriaque qeryânâ — un fait reconnu depuis longtemps ; la parenté syriaque du terme arabe autorise aussi pour L. le transfert de la valeur théologique du syriaque, ce qui fait du Coran un « lectionnaire » (car tel est un des sens dérivés du syriaque), c’est-à-dire une sorte de traduction de prières chrétiennes, destinée à s’appuyer ultimement sur la Bible. Une telle théorie, qui voit le Coran comme une ancilla doctrinae Christianae, colore bien entendu le reste du traitement que L. réserve au texte coranique.

En regard de telles positions, on peut se demander si l’A. ne sert pas, au-delà de la science, un objectif plus large. En effet, jamais le caractère hybride de la langue coranique n’intéresse L. ; elle ne sert qu’à légitimer une déconstruction du livre et de la religion islamique. Même si on laisse de côté les thèses farfelues (et prétentieuses !) de l’A., il n’en demeure pas moins que la langue coranique est un fait mystérieux : son étrangeté, gage d’origine divine pour les croyants, continue de défier l’ingéniosité des philologues et savants. La plupart des exemples qu’analyse L. demeurent malgré tout comme autant d’apories pour les arabisants. Et si les réponses que ce dernier apporte sont, en très grande majorité, loin d’être satisfaisantes, l’A. aura au moins le mérite de lancer un défi aux sémitisants et de remettre à l’ordre du jour l’étude de l’élément syriaque du Coran. Malgré les débordements de l’A., cette approche demeure incontestablement prometteuse pour la discipline.

Jean-Michel Lavoie



[7] Voir la recension cinglante de François de BLOIS, Journal of Qu’ranic Studies, 97 (2003), p. 92-97.

[8] Cf. la recension de R.R. PHENIX et C. HORN, Hugoye, 6, 1 (2003); http://syrcom.cua.edu/Hugoye/Vol6No1/HV6N1PRPhenixHorn.html.

[9] A. MINGANA, « Syriac Influence on the Style of the Ku’ran », Bulletin of the John Rylands University Library of Manchester, 11 (1927), p. 77-98.

[10] La Mecque qui est, nous assure-t-il, sur la base d’une étymologie douteuse, une colonie marchande araméenne.

[11] Il promet de le faire dans une bald folgenden Publikation (p. 12).